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Suicides à France Telecom : Christophe Barbier ou les dérives du journalisme éditorial vers le sensationnalisme

dimanche 20 septembre 2009, par Géraldine Chavrier

« L’Etat, socialement, a trop protégé ses troupes : pas de mutation au mérite, pas d’avance au mérite, le tranquille avancement de l’ancienneté, la sécurité de l’emploi, la culture de la fonction publique à la française... ». Voici l’explication donnée à la vague de suicides qui frappe les salariés de France Télécom par Christophe Barbier, rédacteur en chef de l’express, dans un édito du 15 septembre 2009.

Les fonctionnaires, chouchoutés et protégés pendant de nombreuses années, ne supporteraient pas le passage à « la vraie vie », au secteur privé qui nécessite solidité nerveuse et forte capacité de travail.


Cette brillante conclusion (cliquez) a été tirée aux lendemains du décès de cette jeune femme de... 32 ans, qui s’est défenestrée après avoir appris qu’elle changeait de chef.

32 ans ! M. Barbier est-il aussi dépourvu de capacité d’analyse pour ne pas se rendre compte que ce suicide là lui donnait tort, comme celui de ce technicien de 28 ans ? !!! Ces deux là, au moins, n’ont pas eu le temps de vivre les temps fantasmés par Christophe Barbier du travail bien au chaud de la fonction publique. Cette femme et cet homme ont connu le temps du bac qui n’est une garantie de rien, de la crainte du chômage, de celle du SIDA, des incertitudes et de la concurrence y compris dans le secteur public (que Barbier ouvre un ouvrage consacré au droit de la concurrence dans le secteur public et il découvrira que cette réalité et les modifications corrélatives du management ne sont pas nouvelles…). Bref, ces deux malheureux ont affronté bien plus d’incertitudes et de tensions professionnelles que Christophe Barbier ne peut l’imaginer.

Evidemment, il est tout à fait possible de rétorquer que les autres suicidés, eux, étaient plus âgés.

En soulignant cet état de fait, je me mets en difficulté, j’amoindris la portée de la première partie de ce billet.

Mais voilà, il se trouve que je suis chercheur. Je ne pars pas bille en tête sur une conclusion qui serait compatible avec mon idéologie ou mes intérêts, j’analyse, je soupèse, je tente de déterminer un sens conclusif plus probable qu’un autre. Contrairement à Barbier, je ne fais pas du journalisme éditorial- par lequel le journaliste prend un parti subjectif assumé.

A vrai dire, le journalisme éditorial a ses atouts – il nous sort parfois un peu des idées reçues - mais il lui faut toujours un minimum de crédibilité et le respect des quelques grandes règles de la charte des devoirs des journalistes : « traiter l’information, y compris les faits divers, sans rechercher le sensationnalisme ». On peut ajouter qu’il lui faut s’inspirer de certaines préconisations du rapport Charon : faire « preuve de respect à l’égard des personnes qui viennent de vivre un drame » par exemple. Or, franchement, là, expliquer à la famille de chacun des 23 suicidés que ces derniers étaient des faibles, des planqués, et ceci afin de mieux défendre les pratiques managériales enseignées par ailleurs par le journaliste, c’est inadmissible.

Ceci étant dit, continuons de raisonner, sans prétendre à l’exactitude mais à la réflexion mesurée, ce qui a manqué à notre journaliste.

De nombreux salariés avaient un certain age. Peut-on conclure nécessairement qu’il s’agissait d’anciens fonctionnaires incapables de s’habituer aux pratiques du secteur privé ? Non, la conclusion n’est pas inéluctable. Certes, on peut garder cette explication en tête car elle n’est pas, en toute logique méthodologique, frappée d’incohérence absolue. Simplement, on peut remarquer qu’elle est bousculée par de nombreuses autres hypothèses, et par la circonstance que la malheureuse recrudescence de suicides a également frappé des jeunes.

  • Il conviendrait, en premier lieu, de se demander si l’age des suicidés peut être utilisé pour en conclure qu’il s’agit d’anciens fonctionnaires qui ont pris de mauvaises habitudes, alors que l’age moyen des salariés chez France Télécom semble très élevé. Il faudrait donc le vérifier, et si tel était le cas, un statisticien expliquerait que, dans cette hypothèse précise, la probabilité pour que, dans un groupe quantitativement important de salariés qui se sont suicidés, le nombre de suicidés âgés soient plus important que le nombre de suicidés jeunes, est significative.
  • Il conviendrait, ensuite, d’inverser la proposition en prenant en compte l’impact du statut de fonctionnaires dans le management de France Télécom. En effet, on sait que le statut de fonctionnaire a été conservé pour ceux qui l’étaient déjà et qui voulaient le rester. Ce statut est, pour un employeur privé, extrêmement rigide et coûteux. On ne peut donc pas exclure que les conditions de travail aient été d’autant plus difficiles pour les fonctionnaires qu’on aurait tout fait pour les pousser vers la sortie, histoire de recruter de jeunes contractuels de droit privé - qu’il s’agisse de CDD ou de CDI. Ceux du privé qui me liront savent ce qu’un employeur est capable de faire supporter à un salarié lorsque le premier est désireux de licencier le second mais qu’aucune faute ne peut lui être imputée et qu’un licenciement coûterait trop cher. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse possible qui nécessiterait d’être étudiée : il n’est nul question, par ces lignes, d’accuser France Télecom de harcèlement moral. Il s’agit de soulever des hypothèses permettant de mettre en évidence que le journalisme de Christophe Barbier se construit à partir d’indices qui peuvent être retournés comme des crêpes : Insinuation : ils s’agit d’anciens fonctionnaires habitués à la vie facile. Doute intellectuellement recevable : ils ont vécu d’autres temps et sont donc fonctionnaires, ils disposent ainsi d’un statut honni par les employeurs (coût élevé et souplesse perdue) : il est possible que le management vise à décourager les fonctionnaires de rester…
  • Enfin (au minimum des hypothèses que l’on peut soulever), on a pu lire, ça et là, qu’une des difficultés dans les anciennes entreprises publiques gérant un service public était la présence de responsables venus de l’administration qui avaient tendance à diriger les hommes avec le souci de montrer qu’ils sont d’aussi bons capitaines d’industrie que les chefs d’entreprises pur jus. La surenchère est telle qu’elle en est insupportable. C’est donc à vérifier, en identifiant ces fameux responsables, leurs origines, leur mode de management, etc.

En tout état de cause, il y a trop d’hypothèses possibles pour affirmer de façon péremptoire que des hommes et des femmes sont morts parce que l’Etat a trop chouchouté ses fonctionnaires et les a rendu inaptes au monde nouveau.

Lorsque des suicides en série surviennent en un même lieu, c’est généralement l’indice que quelque chose ne tourne pas rond en ce lieu. Des entreprises privatisées, il y en a beaucoup. Des fonctionnaires soumis à une logique de marché, à des exigences de rentabilité, au renoncement aux valeurs du service public qu’ils avaient voulu servir, il y en a encore plus. Mais, aujourd’hui, c’est chez France Télécom que les suicides se concentrent. Il faut donc regarder du côté des méthodes managériales de cette entreprise, qui est fortement ballottée depuis quelques années.

M. Barbier compte-t-il consacrer son prochain édito aux suicides dans les prisons pour en conclure que les nouveaux détenus d’aujourd’hui souffrent d’avoir vécus longtemps dans une France de gauche et que de ce fait, ils ne sont pas capables de supporter la nouvelle politique de lutte contre la délinquance mise en œuvre par la droite, plus orientée vers la répression que la prévention ????

P.S : comme l’attaque sera facile, je précise que je suis Professeur des Universités en droit, et que comme beaucoup de professeurs de droit, je connais le secteur privé pour avoir exercé le droit sous la forme d’une activité libérale...


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